Et bien, c’est fait. Je me suis délesté de mon réseau de sites web dans la thématique « voyage ». Avec un pincement au cœur, mais aussi un gros soulagement.
Le plus ancien des sites datait de 2006. J’en avais 5, je les ai vendu en début d’année. Au final, 5M de pages vues par an, 10k€ de CA annuel et peu de temps passé (quelques heures par semaine pour l’ensemble).

Quels sites ?
À l’origine, j’avais passé un peu de temps à cibler des destinations qui me semblaient prometteuses tout en étant faciles à travailler. J’avais analysé la concurrence de confrères, le travail que menaient les Offices de tourisme, regardé les volumes possibles et la facilité pour un français de se rendre en vacances sur place. À posteriori, je suis très content d’avoir passé ce temps initial de ciblage : plus de 10 ans s’est écoulé et tous les choix étaient bons.
Le positionnement était le même pour chaque destination : proposer du contenu informationnel de meilleure qualité que les sites officiels et miser sur une UX engageante. Je souhaitais une impression de qualité. Et tant pis si les performances SEO n’étaient pas au top.
J’ai produit plusieurs centaines de pages pour chaque site. Essentiellement du contenu synthétisé d’après des sources (online et offline). Beaucoup d’anecdotes et toujours l’objectif de trouver une info dont personne ne parlait.
Au fil des années, j’ai rajouté la brique sociale avec publications planifiées (plusieurs fois par semaine) et animation de communautés sur les réseaux sociaux (FB, Insta, X, Pinterest).
J’ai aussi essayé une version anglaise pour une destination, des listings d’hébergements pour un autre.
Chacun avait un peu de publicité (via Ezoic / Adsense réglés au minimum pour ne pas ralentir les sites ni être surchargés de publicité) ainsi qu’un peu d’affiliation voyage (transport, hébergement, activités sur place). Très peu de liens vendus (parce que je suis exigeant et que je cherchais toujours l’intérêt de l’internaute et que j’étais un peu mal à l’aise à vendre des liens).
Pour avoir en parallèle des OT et des institutionnels parmi mes clients au sein de l’agence Tyseo, j’avais la possibilité de comparer les stats et me conforter dans l’approche prise : je faisais du bon boulot. Bon pour le moral, je sais aussi que le président d’un des OT consultait régulièrement mon site qui était concurrent au sien et le trouvait vraiment qualitatif. Et récompense de SEO, de très belles positions, jamais de pénalité Google et des backlinks de folie (notamment des sites d’aéroports, de france.fr, de gros médias, des parutions dans la presse et pleins d’acteurs du voyage).
Ce qui m’a fait arrêter
- Les interactions sociales. Même s’il y avait beaucoup de likes, il y avait toujours un hater prêt à grogner bien que ce soit très rarement contre les contenus publiés. Je compatis avec les community managers qui doivent supporter les utilisateurs qui se plaignent à tort et à travers.
- La sensation d’être arrivé à bout sur certains sujets. Si chaque année, j’améliore un contenu, au bout de 5 ans, que peut-on encore ajouter de réellement utile ?
- Le trafic qui commençait à baisser avec une bascule des utilisateurs vers toujours plus de social et de vidéo.
- L’impression de voler ma place. Faire des sites plus beaux et plus complets que les Offices de tourisme et les villes génère aussi des méprises de la part des internautes. Régulièrement, les utilisateurs confondaient un de mes sites avec le site officiel (alors que c’était écrit noir sur blanc de façon lisible sur toutes les pages ainsi que dans les mentions légales et les pages de contact).
- Et surtout, la fin d’un cycle. Je ne crois plus au contenu evergreen.
La fin du contenu informationnel
Produire du contenu qui ne se périme pas (le fameux evergreen content) a longtemps été mon mantra. Dans un monde dans lequel les utilisateurs viennent chercher l’info sur un site web, c’était l’assurance de pouvoir travailler une fois et d’être visible pendant plusieurs années.
Et puis ChatGPT est arrivé. Et avec lui, ce que je considère comme une perte de valeur de l’information.
Avant, produire une information de qualité permettait d’être vu et reconnu.
Ce n’est plus le cas. Ce que font les LLMs, c’est aspirer le contenu du web, le stocker, le digérer (entités nommées, vector embeddings…) pour pouvoir les ressortir à l’utilisateur de façon personnalisée, mais sans renvoyer vers le producteur initial de l’information.
S’il n’y a plus besoin d’aller sur la source de l’information pour avoir l’information, s’il n’y a plus besoin de s’assurer que le contenu est vraiment juste (l’utilisateur se contente la majorité du temps d’une réponse approximative), s’il n’y a pas vraiment de possibilité de vendre son contenu aux scrappers IA, quel est l’intérêt de produire du contenu 100% informationnel ?
Nous changeons d’époque. Je n’ai aucun regret pour les sites de SEO qui n’apportaient pas de valeur ajoutée. Je ne verse pas de larme en pensant aux 10 liens bleus de Google. L’époque des moteurs qui renvoyaient vers des sites, c’était bien et c’était adapté aux contraintes technologiques des années 1995-2020. Mais il y a aujourd’hui des moyens plus simples et plus efficaces d’accéder à l’information.
Je suis grand utilisateur des assistants IA qui ont déjà l’information et me la recyclent de manière parfaitement adaptée à mes besoins.
Je suis, par contre, préoccupé pour les vrais producteurs de contenus. Tout le monde ne s’appelle pas Le Monde et ne peut pas négocier son contenu avec OpenAI et Perplexity. Au-delà de certains modèles économiques qui vont se casser la figure, ne risque-t-on pas d’assister à une baisse de la production de contenus de qualité ? L’information aura toujours de la valeur, mais si l’effort pour être reconnu en tant que producteur est trop grand, qui va partager et publier ?
Et puis finalement, est-ce si gênant ? Si ça peut réduire l’infobésité… Peut-être même qu’on reviendra aux bouquins papier quand on en aura marre d’échanger avec nos assistants qui nous connaissent trop bien.
Était-ce le bon moment ?
Revenons à mes petits sites. Pas très joueur et voyant peut-être un peu trop loin dans le futur, je sentais le vent tourner et j’avais pris la décision de vendre, mais n’arrivais pas à franchir le pas.
Un confrère SEO ayant déjà des sites dans le voyage m’a alors sollicité fin 2024, car il recherchait de nouveaux sites pour son réseau. Il a négocié le prix, je n’ai pas insisté. Même si j’estimais que mes sites valaient plus, qui est actuellement acheteur ? Plutôt que de ne pas vendre, j’ai accepté de baisser mon prix. L’avenir nous dira si c’était une bonne opération… La page est tournée. Je souhaite le meilleur pour le nouveau propriétaire.
PS : j’ai encore quelques sites faits avec amour, qui ne ressemblent pas à des PBNs et dont je souhaite me délester (dans l’informatique, le skateboard, les lycées, les appareils électroménagers). Venez me demander !
Une époque s’achève 🙂
Je pense aussi que cela va changer profondément notre rapport avec le « web » et encourager le retour sur des bouquins 😉
Je comprends bien ce que tu veux dire, quand tu dis que tu ne crois plus au contenu evergreen.
Avec quand même un peu d’eau dans mon vin : sur une audience confidentielle, une cible de fidèles, ça a encore du sens d’écrire. C’est ce que tu fais sur ce blog et j’espère pouvoir te lire encore longtemps. Mais en effet, pour des sites « purement informationnels », ça sent le sapin.